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La réindustrialisation est l’affaire de tous, pour Stéphane Gorce, président des Ingénieurs Arts et Métiers

Réindustrialiser  est une nécessité, économique, sociale, c’est un enjeu de souveraineté, mais aussi un enjeu environnemental, d’aménagement du territoire.  Pour Stéphane Gorce , président de  la Société des Ingénieurs des Arts et Métiers, la réindustrialisation est l’affaire de tous, l’affaire des territoires, comme celle des jeunes générations.

Enviscope : Comment réindustrialiser et réaménager les territoires ?

Stéphane Gorce  : Réindustrialiser les territoires, ce n’est pas simplement rouvrir des usines ici ou là. C’est recréer des écosystèmes vivants. Une usine ne fonctionne jamais seule : elle a besoin de compétences, de sous-traitants, de logistique, d’énergie, de formation, de logements, de mobilité et, surtout, d’une vision collective.

Je crois beaucoup à une logique de maillage. Pendant trop longtemps, nous avons pensé l’industrie de manière centralisée, presque abstraite. Or l’industrie est profondément territoriale. Elle se déploie dans des bassins de vie, dans des histoires locales, dans des savoir-faire ancrés. Réaménager les territoires, cela veut donc dire reconnecter l’économie productive avec la réalité du terrain.

Il faut aussi sortir d’une opposition stérile entre métropoles et territoires dits périphériques. La réindustrialisation française passera par les villes moyennes, les corridors logistiques, les zones portuaires, les bassins historiques, mais aussi par de nouveaux ancrages. Mais elle ne réussira vraiment que si l’on recrée du lien entre les Français et leurs industries. Pour des raisons souvent légitimes, l’usine reste perçue comme un lieu fermé, lointain, parfois difficile à comprendre. Or on n’aura pas d’industrie forte sans adhésion locale. Il faut que les habitants aient envie d’industrie, qu’ils en comprennent l’utilité pour la souveraineté du pays, pour l’emploi, pour l’économie locale, et qu’ils puissent se projeter, soit pour y travailler, soit simplement pour accepter sa présence sur leur territoire. C’est tout l’enjeu de ce que nous essayons de faire avec les Journées Usines Ouvertes : donner à voir pour donner envie, et rapprocher durablement les Français de leurs industries

Enviscope : Quels seront les besoins de l’industrie du futur ?

Stéphane Gorce:  L’industrie du futur aura besoin en même temps de compétences, de robustesse et de sens.

Des compétences, d’abord, parce que les métiers évoluent très vite. On aura besoin d’ingénieurs, bien sûr, mais aussi de techniciens, d’opérateurs qualifiés, de profils hybrides capables de faire dialoguer production, numérique, énergie et maintenance. La bataille ne sera pas seulement technologique. Elle sera humaine.

De la robustesse, ensuite. Nous avons trop longtemps privilégié la performance de court terme. L’industrie du futur devra être capable d’absorber des chocs, qu’ils soient géopolitiques, énergétiques, climatiques ou logistiques. La résilience va devenir un critère majeur de compétitivité.

Et puis il y a le sens. Les jeunes générations veulent comprendre à quoi elles contribuent. Elles ne rejettent pas l’industrie ; elles rejettent une industrie qui ne raconte rien ou qui ne prouve pas son utilité. Si nous voulons attirer durablement, il faut montrer que l’industrie répond à des enjeux très concrets : souveraineté, transition écologique, santé, mobilité, défense, alimentation

Enviscope : Comment l’électrification de nombreuses fonctions modifie-t-elle la donne énergétique ?

Stéphane Gorce :Elle change la donne en profondeur. L’électrification est un levier majeur de décarbonation, mais elle crée aussi une exigence nouvelle : celle d’une énergie disponible, compétitive, pilotable et souveraine.

On ne peut pas demander à l’industrie de se transformer massivement tout en laissant planer l’incertitude sur le coût ou sur la continuité d’approvisionnement. Une politique industrielle crédible suppose une politique énergétique lisible. Les deux sont indissociables.

L’enjeu n’est pas seulement de produire plus d’électricité. Il faut aussi mieux la distribuer, mieux la stocker, mieux la piloter, et parfois rapprocher les lieux de production des lieux de consommation. C’est là que la question territoriale revient. Certaines implantations industrielles demain se penseront aussi à l’aune de leur accès à une énergie décarbonée et stable.

J’ajoute un point : l’électrification ne doit pas être regardée uniquement comme une contrainte. C’est aussi une opportunité de modernisation industrielle, de montée en gamme et d’innovation.

Enviscope :   Comment le numérique ouvre-t-il des perspectives ?

Stéphane Gorce: Le numérique ouvre des perspectives considérables, à condition de ne pas le considérer comme une couche cosmétique. Le numérique utile, c’est celui qui améliore la production réelle.

D’autant plus aujourd’hui avec l’IA il permet d’optimiser la maintenance, d’anticiper les défaillances, de mieux piloter les flux, de réduire les consommations, de fiabiliser la qualité, de raccourcir les délais de décision. Il permet aussi de mieux connecter la conception, la fabrication, la supply chain et le service.

Mais il y a une condition : ne pas opposer industrie et numérique. L’avenir est dans leur convergence. L’industrie du futur ne sera ni une usine sans humains, ni une usine entièrement pilotée par IA. Elle sera une industrie augmentée, plus précise, plus agile, plus sobre.

Et là encore, il faut faire attention au récit. Le numérique ne doit pas donner l’impression que l’on efface les métiers. Il doit montrer qu’on les enrichit, qu’on les sécurise, qu’on les rend plus intéressants.

Enviscope L’industrie du futur aura-t-elle toujours besoin de grandes unités ? Comment pourrait-elle se décentraliser pour être plus résiliente ?

Stéphane Gorce : Oui, certaines grandes unités resteront indispensables. Dans la sidérurgie, la chimie, l’aéronautique, l’énergie, on ne fera pas disparaître les effets d’échelle par magie. Il ne faut pas raconter une fable.

En revanche, je pense que nous allons vers une industrie plus distribuée dans certaines filières. Plus modulaire, plus régionale, plus capable de s’appuyer sur des réseaux d’unités complémentaires. Cette décentralisation peut renforcer la résilience, réduire certaines vulnérabilités logistiques et mieux irriguer les territoires.

La bonne question n’est donc pas : grande unité ou petite unité ? La bonne question, c’est : quel est le bon niveau d’organisation pour sécuriser la chaîne de valeur, rester compétitif et répondre aux besoins du territoire ?

Il faut accepter une pluralité de modèles. La résilience industrielle française viendra justement de cette diversité.

Enviscope :  Quelle sera l’importance de la logistique ? Faudra-t-il toujours être près d’une autoroute et d’un aéroport ?

Stéphane Gorce :La logistique restera décisive. On peut avoir la meilleure technologie du monde, si les approvisionnements sont fragiles ou si les produits circulent mal, l’outil industriel perd en efficacité.

Mais là aussi, les critères évoluent. Être près d’une autoroute restera utile. Être proche d’un port, d’un nœud ferroviaire ou d’une grande plateforme logistique pourra être encore plus stratégique selon les activités. L’aéroport sera déterminant pour certaines filières à forte valeur ou à forte contrainte internationale, mais ce ne sera pas systématiquement le critère numéro un.

L’industrie du futur regardera la logistique de façon plus large : accès aux infrastructures, qualité numérique, sécurité des flux, empreinte carbone, redondance des circuits. On sort d’une logique purement de vitesse pour entrer dans une logique de fiabilité globale.

En réalité, la meilleure implantation sera celle qui équilibre coût, résilience, énergie, compétences et qualité de vie.

Enviscope Quelles seront les aspirations des travailleurs, notamment ceux qui aspirent au télétravail ou souhaitent un autre cadre de vie ?

Stéphane Gorce : Il faut partir d’un constat simple : les attentes ont changé, et c’est légitime. Les salariés veulent de la qualité de vie, de la reconnaissance, de la cohérence entre leurs valeurs et leur métier.

Évidemment, tous les métiers industriels ne sont pas télétravaillables. Une ligne de production ne fonctionne pas à distance. Mais cela ne veut pas dire que l’industrie est condamnée à être perçue comme rigide. Elle peut proposer autre chose : des responsabilités concrètes, une utilité immédiate, des collectifs forts, des trajectoires d’évolution, un ancrage local.

Je pense même qu’il y a une carte à jouer. Beaucoup de personnes aspirent aujourd’hui à sortir d’un travail désincarné. L’industrie, quand elle se modernise et qu’elle assume ce qu’elle produit, peut répondre à cette quête de concret.

Encore faut-il que les entreprises investissent dans les conditions de travail, dans le management, dans la mixité, dans la formation continue. L’attractivité ne se décrète pas. Elle se construit.

Enviscope : Quels sont les atouts des territoires et des EPCI ? Sont-ils outillés pour penser industrie ? L’État a-t-il une politique ? Faut-il mailler les territoires et penser au niveau régional ?

Stéphane Gorce: Les territoires ont un atout majeur : ils connaissent leur réalité. Ils savent où sont les compétences, les friches, les tensions de recrutement, les opportunités foncières, les habitudes de coopération. Cette connaissance fine du terrain est précieuse.

Les EPCI peuvent jouer un rôle très utile, à condition d’être vraiment armés pour penser production et non seulement aménagement ou services. Penser industrie, cela suppose une culture économique, technique, énergétique et logistique. Cela suppose aussi de savoir dialoguer avec les industriels dans la durée.

L’État, lui, doit donner le cap, stabiliser les règles, simplifier, investir sur les infrastructures et assumer une stratégie. Mais la politique industrielle ne peut pas être seulement nationale. Elle doit être articulée avec les régions, les intercommunalités, les filières et les bassins d’emploi.

Oui, il faut mailler les territoires. C’est même indispensable. J’en suis convaincu : la réindustrialisation ne réussira que si elle est à la fois nationale dans son ambition et territoriale dans son exécution. C’est d’ailleurs l’esprit des démarches que nous portons, notamment quand nous cherchons à territorialiser davantage les Journées Usines Ouvertes.

Enviscope Quelles sont les conditions pour attirer les industries, les activités, mais aussi la main-d’œuvre et les familles dans les “pays” ?

Stéphane Gorce  :On n’attire pas durablement une industrie avec une seule prime ou un slogan. On attire par un environnement cohérent.

Les entreprises regardent le foncier, l’énergie, la logistique, les délais administratifs, l’accès aux compétences, la stabilité réglementaire. Les salariés, eux, regardent aussi les écoles, le logement, la santé, les transports, la culture, les perspectives pour leur conjoint. Et ils ont raison.

C’est pourquoi je parle souvent d’écosystème. Pour attirer des activités, il faut aussi attirer des vies. Une politique industrielle moderne est forcément une politique d’aménagement, de formation et de qualité de vie.

Les territoires qui réussiront seront ceux qui auront compris cela : l’usine ne suffit pas, il faut le récit, le service et la projection. Il faut donner envie de venir, mais aussi envie de rester.

Enviscope Quel est le rôle des ingénieurs et des écoles d’ingénieurs ?

Stéphane  Gorce  :Le rôle des ingénieurs est central, mais il doit être compris au sens large. Un ingénieur n’est pas seulement un expert technique. Il est aussi un médiateur entre la science, la production, l’économie, l’environnement et la société.

Aujourd’hui, nous avons besoin d’ingénieurs capables de concevoir, de produire, de transformer, mais aussi d’expliquer. Parce qu’il y a un enjeu majeur : réconcilier les Français avec leur industrie. C’est précisément ce que nous cherchons à faire avec les Journées Usines Ouvertes, en ouvrant les portes, en montrant la réalité du travail industriel, en suscitant des vocations et en redonnant de la fierté.

Les écoles d’ingénieurs, elles, ont une responsabilité immense. Elles doivent former des profils techniquement solides, bien sûr, mais aussi lucides sur les enjeux de souveraineté, de transition écologique, de mixité, d’éthique et de transformation des territoires.

Je crois profondément que l’ingénieur de demain devra être un bâtisseur complet. Quelqu’un qui sait agir, mais aussi embarquer. Quelqu’un qui ne regarde pas l’industrie comme un secteur parmi d’autres, mais comme un pilier de notre indépendance collective.

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