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La Démocratie des crédules: comment internet et les médias mettent en péril la raison

 La croyance est la pente naturelle de la psychologie humaine, rappelle Gérald Bronner, (1) spécialiste des médias. Croire consomme moins d’énergie, que de ne pas croire. La crédulité a été de toutes les sociétés mais la diffusion de thèses manipulées, état limité  au public des lecteurs d livre. Internet a fait exploser l’offre d’information, mais pas la société du savoir, qui suppose que l’information soit comprise, intégrée, ait du sens.

Les technologies de l’information ne créent pas seulement une fracture numérique. Elles créent une fracture cognitive, où les uns accroissent leur savoir, et comprennent, alors que d’autres sombrent dans la crédulité et sont victimes de théoriciens du complot comme celui qui a remis en cause l’origine des attentats du 11 septembre  2001.

Fabriquer des croyances

La fabrication de croyances est plus facile que la fabrication de science. Les croyants sont plus militants que les scientifiques  dans leurs laboratoires et leurs méthodes. L’effet OLSON, de théorie des jeux,  permet à  de petits groupes motivés de créer des contenus capables de séduire !

Pour  lancer une croyance, la recette est simple : s’appuyer sur un évènement, un fait social sensible, rechercher des failles, des éléments « suspects », intrigants, qui alerteront le public. Agglomérer ces éléments, leur donner un vernis scientifique, une apparence de rigueur, en détournant au besoin des travaux scientifiques et martelez, martelez ,martelez. Internet et Google feront le reste. Et il en restera toujours quelque chose.

Car les chercheurs ont d’autres choses à faire qu’à réfuter des thèses bidon et laissent le champ libre aux dénonciateurs de complots.

Une responsabilité de la presse

Dans cette nouvelle offre d’information, les médias et la presse en particulier ont une responsabilité.  Gérald Bronner le montre avec l’exemple des suicides chez France Télécom. L’absence de recul, de travail statistique, les présupposés de la plupart des journalistes ont créé selon Gérald Bronner, une vague de suicides plus nombreux après la série de publications d’articles qu’avant… Loin de l’enregistrer, la  presse a  créé le phénomène !

Un excès de concurrence

Car la presse est prise dans le tourbillon de l’information. Le secteur  de la presse dans son ensemble a renoncé aux règles collectives permettant de traiter correctement d’un évènement. En situation économique difficile, les médias de presse sont condamné à prendre chacun le risque de  développer une information erronée plutôt que de  prendre le risque de paraitre en décalage par rapport à la concurrence.

Effet «  râteau »

La presse détourne même des études scientifiques, comme ce fut le cas d’une étude de l’INSERM sur les risques de cancers infantiles  prétendument liés aux centrales nucléaires. Gérald Bronner évoque «  l’effet râteau », selon lequel, les  informations dépendent largement de la manière dont on les collecte, dont on les rassemble, de l’échantillon, de sa taille, des intervalles.

Les journalistes ne sont pas les seuls à être incriminés, les émetteurs d’information, scientifiques eux mêmes se livrent à la course en avant.

Trop de concurrence

Un certain niveau de concurrence sur le marché de l’information sert la qualité, un  excès de concurrence  la dessert. Se développe alors une mutualisation générale de l’erreur, un relativisme global au nom de la liberté et de la concurrence. Ce phénomène enclenche l’ » effet Othello, du nom du héros de Shakespeare qui tue sa femme car le traitre Iago a insinué qu’elle était infidèle

Trop d’information tuel’information Trop de techniques pour vendre l’information, déstabilisent l’information.  Gérald Bronner met en garde contre plusieurs techniques destinées à accrocher le lecteur. Comme le story telling, qui par un récit, reconstitue la réalité, en en donnant une vision partielle. Il dénonce les mélanges de réalité et de fiction, voire la fiction pure, montée  pour expliquer le réel comme l’avait fait  une télévision belge en faisant croire à la scission du pays.

L’Idéologie de la transparence total, de la fin de  toute confidentialité, sont aussi dévastatrice, comme les dérives de la démocratie participative qui mêle droit de tous à participer à la décision et intérêt général  sans prendre en compte les conséquences des choix. La démocratie participative, peut aboutir à la remise en cause de l’expertise, au doute, au développement de la précaution, à la multiplication des moratoires. Elle laisse croire  que la foule a raison contre la science !  S’ouvre en effet l’ère des manipulations, de techniques qui ancrent un discours dans un socle pour permettre de communiquer et d’orienter des groupes et des foules entières. La démocratie des crédules sait user des biais cognitifs, met l’accent sur le fait que l’individu redoute toujours davantage de perdre. La démocratie des crédules multiplies, selon l’effet Esope, les  individus qui crient au loup, au risque de détourner de vrai danger !

Et cette crédulité n’a rien à voir avec le niveau d’études. Les plus crédules sont souvent les plus diplômés, les  mieux formés à la critique sommaire, au scepticisme,  à un relativisme mal compris qui rejette toute méthode scientifique et rationnelle.

C’est toute une formation qu’il faut relancer, pour sauver l’esprit scientifique, pour faire fonctionner la raison. ET les journalistes sont sans doute, selon Gérald Bronner, ceux qui auraient, en raison de leurs responsabilité le plus besoin de ce recyclage…

La Démocratie des crédules, Gérald Bronner,  Presses Universitaires de France, 346 pages, 19 euros.

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