Environnement

Pierre Yves GOMEZ : le travail et l’environnement victimes de la financiarisation

Comment la financiarisation a-t-elle gagné l’économie ?

Tout a commencé en 1974 aux États-Unis lorsque les fonds de pension ont été autorisés à investir en Bourse. Jusqu’en 1974, les fonds de pension géraient l’épargne des salariés qui était placée dans leur propre entreprise. La possibilité pour les fonds de pension d’investir dans des sociétés cotées a bouleversé le marché financier en détournant sur les marchés de capitaux l’énorme masse de l’épargne des ménages. Les sociétés ont voulu attirer ces capitaux en promettant des rendements élevés. C’était essentiel pour des retraités à la recherche non seulement d’un maintien, mais d’une augmentation de leur pouvoir d’achat et de leur niveau de vie. Mais du coup, les entreprises ont petit à petit réorienté leur activité en fonction de la demande des actionnaires importants que représentent les fonds de pension, du fait du volume des capitaux drainés. Elles se sont livrées entre elles une concurrence intense pour attirer ces capitaux en promettant des rendements de plus en plus attractifs.

Cette mécanique a attiré des capitaux vers les plus solides qui ont pu croitre énormément. Cette dynamique a aussi eu des effets sur les autres entreprises, qui se sont trouvées à leur tour engagées dans la spirale concurrentielle pour attirer des capitaux avec la promesse de rendement de plus en plus importants.

Comment cela a-t-il rendu le travail invisible ?

Le travail n’a pas disparu, il reste à la base de la création de toute valeur, mais il est devenu invisible aux gestionnaires et surtout aux stratèges. Il n’est plus un objet de considération, mais seulement un moyen de satisfaire les exigences des « actionnaires » en matière de dividendes.

Cette financiarisation a-t-elle touché tous les pays ?

Ce modèle a contaminé toutes les économies y compris celles qui ne sont pas sous un régime de retraite par capitalisation. Les États-Unis d’abord, mais aussi en Europe, la Grande-Bretagne. Cela a entrainé le recul de l’industrie, le développement des services et surtout des services financiers eux-mêmes.

A l’opposé, l’Allemagne a un modèle différent. Le financement des entreprises repose moins sur la bourse. Les banques sont très imbriquées. Elles sont réellement engagées dans les entreprises et ont conservé un regard aigu sur le travail comme source de valeur. De plus, le système de la codétermination (les conseils de surveillance des entreprises de plus de 2000 salariés comprennent 50% d’administrateurs salariés et 50% de représentants des actionnaires) permet aux représentants des travailleurs de peser réellement sur la gestion.

Cette financiarisation a-t-elle des effets sur l’environnement et sur les ressources naturelles ?

Oui, à deux niveaux complémentaires.

La recherche de rendements financiers toujours croissants, a entrainé la recherche de gains de productivité, ce qui a rendu le travail invisible mais a aussi décuplé le travail, grâce à la robotisation. Tout se passe comme si, alors qu’il y a moins d’emplois, il y a plus de « travailleurs ». Ces gains de productivité ont en effet démultiplié la puissance du travail au sens large et concret avec pour conséquences l’usage de plus en plus de quantités de matière et d’énergie mises en jeu. Cela explique en grande partie le recours à une utilisation de l’énergie, aux minerais, aux ressources végétales, de plus en plus considérables. Avec des effets sur l‘exploitation plus large des ressources à l’échelle de la planète.

Mais la recherche de rendement a aussi accru la course à la productivité, pour permettre aux entreprises de gagner des parts de marchés, et pour renouveler sans cesse l’appétit des consommateurs. Cette spirale explique en grande partie l’accent mis sur l’innovation, source de productivité, mais aussi source de création de produits toujours nouveaux. Ce système a donc renforcé la spirale de l’hyperconsommation nécessaire pour absorber une offre toujours croissante de biens et de services.

Les limites du système ?

Cette financiarisation de l’économie a plusieurs limites. D’abord, la promesse systématique de rendements sensiblement supérieurs à la croissance n’est pas tenable. Les rendements ne peuvent en général et durablement pas être supérieurs à la croissance c’est-à-dire à l’augmentation de la richesse produite.

Ensuite, le système a généré des effets sur les ressources, sur l’environnement, mais aussi sur la société, avec la concentration des revenus et des patrimoines sur une proportion de plus en plus étroite de personnes, et d’autre part d’exclusion et la paupérisation d’une part de la population. Le mécanisme ancien qui permettait de remplacer en quelque sorte les emplois détruits dans un secteur par des postes dans de nouveaux secteurs ne fonctionne plus. Car, si on fait le bilan, la financiarisation détruit au total plus vite des emplois qu’elle n’en crée. En cela, elle n’est pas durable, y compris pour financer les retraites…

Comment en sortir ?

Il faut reposer la question du travail qui a été escamotée. Redonner au travail du sens, et pas seulement parler de travail, mais parler du travailleur, de la personne au travail, de ce qu’elle fait, de la manière dont elle crée concrètement la valeur.

Le travail a été dévalorisé, il est présenté et perçu souvent d’une manière négative. Il est, à tort, synonyme de supplice. Il faut retrouver la démarche des philosophes personnalistes comme Simone Weil, qui ont mis en lumière le rôle positif du travail.

Où les réflexions sur le travail en sont-elles ?

Ces questions sont de mieux en mieux appréhendées même si elles restent escamotées par la pensée dominante et ce qu’on peut appeler le management conservateur. En France, les organisations syndicales ont du mal à être force de proposition. La CFDT qui a été en avance hésite, la CGT est peut être l’organisation qui a les idées les plus intéressantes sur le travail. Le Medef pourrait être moteur s’il acceptait de raisonner en dehors des schémas du passé.

Du côté politique, la situation n’avance pas assez vite depuis des décennies, et ce n’est pas la récente réforme qui accorde un siège au conseil d’administration aux représentants des salariés, qui fera bouger la situation. Au contraire, elle traduit une grande incompréhension de l’urgence des enjeux.

Et sur le plan, financier, comment desserrer l’étreinte de la financiarisation ?

Il faut évidemment récréer des circuits de financement plus courts pour les entreprises. Les initiatives sont nombreuses de financement local et régional. Elles demeurent encore émergentes. Car on comprend bien que l’on se heurte aux promesses financières extravagantes faites aux retraités, et que personne ne veut assumer les conséquences…

Comment aborder largement cette question au niveau politique et même au niveau de la gestion des entreprises et du management ?

Beaucoup de personnes même dans les écoles de management se posent des questions, et travaillent sur des évolutions. Mais il est difficile de prendre des positions, d’élargir le débat, pour obtenir une amorce de changement car bien des spécialistes du management, bien des enseignants, bien des établissements sont eux-mêmes pris dans le système et dans la culture de financiarisation qui les a elle-même formés… !

michel.deprost@enviscope.com

Pierre-Yves Gomez est professeur de stratégie à EMLYON Business School et dirige aujourd’hui l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises. Spécialiste du lien entre l’entreprise et la société, il est l’auteur de nombreux livres et articles académiques. Son engagement au service du politique l’amène à intervenir régulièrement dans le débat public sur les questions de responsabilité économique. Il a été président de la Société française de Management.

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