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Carmen de Jong: l’Université ne garantit pas l’indépendance par rapport au lobby de la neige

Vous êtes en désaccord, en conflit, depuis plusieurs années avec une partie de la hiérarchie l’Université de Savoie ?

J’ai été recrutée en 2006 comme professeur à l’Institut de la Montagne, qui dépend de l’Université, comme responsable de la recherche et pour monter des projets européens. J’ai observé petit à petit que systématiquement en cours des obligations et projets, je me trouve déchargée de tous mes responsabilités. Celles ci sont toujours confiées à d’autres dans le même laboratoire Edytem qui ne sont pas des experts dans les sujets en cause.

Ces décisions me sont communiquées sans avertissement, oralement, sans que le conseil scientifique ou une autre instance le décide, sans laisser de trace, par décision d’un homme, le président de l’Université qui a dit qu’il ne signerait plus les projets.

Pourquoi cette situation ?
Elle est la conséquence de trois facteurs :
D’abord mes vues sur le dossier de la neige de culture, la faiblesse de la recherche qui n’est pas indépendante. Ensuite, les nouveaux pouvoirs des présidents d’universités et enfin le fait que le laboratoire Edytem a systématiquement siphonné tous mes fonctions, moyennes et personnelles avec l’accord seul du président.

Sur ce point, la loi sur la réforme des universités, la loi LRU a étendu considérablement les droits des présidents et depuis des semaines, des chercheurs s’expriment sur des dérives qui vont très loin. J’ai perçu une prime versée par l’Etat qui m’a été supprimée après trois ans, avec une simple information d’une secrétaire alors qu’elle avait été accordée pour quatre ans.

Cette situation est paradoxale. Car on m’a recrutée, alors qu’il y avait beaucoup de candidats, en me demandant sur quelle thématique originale j’entendais travailler. J’ai dit que je voulais travailler sur le thème de la neige de culture. Le sujet a été approuvé, mais l’exposé de mes travaux et la manière dont je les ai exposés a gêné de plus en plus.
Il y a eu en particulier en décembre 2007 à la préfecture de Chambéry une rencontre au cours de laquelle j’ai résumé mes conclusions en présentant une diapositive montrant un dessin de canon à neige crachant des billets de banque. La situation s’est alors vraiment dégradée, on ne m’a plus donné la parole.


Vos relations sont particulièrement tendues avec le Syndicat National des Téléphériques de France, qui représente la partie la plus visible de l’industrie de la neige.

Le syndicat est passé par plusieurs positions, il a nié le problème, puis il l’a minimisé, puis il a dit qu’il faisait des efforts en cherchant à réduire l’empreinte écologique, mais au fond le Syndicat ne veut pas remettre en cause la logique actuelle.
Et il est relayé par un véritable lobby ?
Il fait partie de tout un monde qui défend l’industrie du ski telle qu’elle est actuellement en France, un secteur dans lequel on trouve des entreprises du bâtiment, des entreprises qui s’occupent du terrassement des pistes ou des construction de bassins de rétention, de l’équipement en canons à neige, les remontées mécaniques mais aussi les élus, des conseillers municipaux jusqu’au Conseil général, sans oublier l’Etat et le Préfet. Michel Bouvard, député de la Savoie a prétendu l’année dernière que » le ski c’est le développement durable ».
Or la neige artificielle n’est pas durable ?
La neige artificielle pose d’abord des problèmes environnementaux sur la ressource en eau, qui se fera rare en montagne. Le rapport du ministère d’écologie sur les impacts de la neige de culture de juin 2009 a cité l’importance de mes conclusions sur les aspects d’eau étudié au sein de l’Institut de la Montagne et invite les services de l’État, avec l’appui des agences de l’eau concernées, à engager une étude, avec campagne de mesures ad hoc, d’évaluation de la part de l’eau sublimée en fonction des conditions météorologiques et des caractéristiques de l’enneigement artificiel.

L’industrie de la neige telle qu’elle est encore développée n’est pas celle qui crée le plus d’emplois. Les emplois actuels sont des emplois saisonniers, qui durent quelques semaines ou quelques mois. La densité en emploi de ce type d’industrie est plus faible qu’avec des formes d’accueil plus enracinée sur le territoire.
La neige artificielle ne résout rien sur le plan économique, car elle suppose des investissements énormes et des frais de fonctionnement importants, sans garantir le chiffre d’affaires pendant les hivers chauds, car notamment -3°C est la limite maximale de la production de la neige de culture.
Les recherches manquent cruellement sur les effets de la neige artificielle ?
La production de la neige artificielle se développe avec des contrôles insuffisants. Le suivi des effets n’est pas satisfaisant car les informations manquent pour connaitre et contrôler la quantité des prélèvements, l’impact sur les débits du à la restitution retardée de l’eau.

Les recherches manquent aussi dans d’autres domaines, sur le plan économique, sur le plan social, sur l’impact en matière de biodiversité et d’érosion. Les chercheurs préfèrent trop souvent s’intéresser à un aspect très pointu de la réalité, très techniques, mais hésitent à s’engager sur des recherches transversales, interdisciplinaires, qui peuvent déranger mais ont une vraie utilité pour la société.

D’autres pays, d’autres instances ont un point de vue critique sur la neige de culture ?
Les recherches sont plus indépendantes en Suisse. L’Europe exprime aussi un point de vue détaché du contexte local en constatant que la neige de culture est pour le secteur des sports d’hiver et du tourisme, une mauvaise réponse au changement climatique, une véritable « maladaptation ». C’est une réponse technique qui masque le problème et retarde l’adoption de vrais changements qui permettrait un développement vraiment durable.

michel.deprost@enviscope.com

Une université sous influence pour l’étude de la neige ?
L’Université de Savoie est-elle indépendante dans tous ses axes de recherches, en particulier sur la montagne ? C’est la question que pose Carmen de Jong.

Pour la chercheuse, les liens entre l’Université et son environnement ne garantissent pas l’indépendance des chercheurs.
Elle cite ainsi les risques liés à la double casquette que peuvent avoir des chercheurs, comme Alain Marnezy, professeur au laboratoire Edytem, mais aussi maire d’Aussois, en Savoie et président du Parc National de la Vanoise, qui exprime une position très modérée sur les canons à neige. Alain Marnezy d’ailleurs prononcé ce printemps une conférence dans ce sens dans le cadre des « Amphis pour Tous » fortement influencé, selon Carmen de Jong, par le lobby du SNTF et manquant du rigueur scientifique où il a mis en cause, avec l’appui étroite du vice-président de la recherche, mes conclusions et mes reportages dans les médias sur le sujet.

Carmen de Jong est aussi déclarée persona non grata pour le prochain congrès sur l’Eau en montagne organisé à Megève par la Société d’Economie Alpestre, ironiquement partenaire dans son propre projet Alp-Water-Scarce, où une partie de ses travaux sera présentée par un Maitre de Conférence du laboratoire Edytem, George-Marie Saulnier qui a été désigné par le président de l’Université pour la remplacer en plein milieu du projet sans une connaissance du sujet.

 

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