Dans le Le retour de la puissance en géopolitique, » Laurent Vilaine et Damien Afonso enseignants-chercheurs à l’ESDES ( Université Catholique de Lyon) donnent des clefs très efficaces pour comprendre les bouleversements en cours au niveau de la planète. Dans l’entretien avec Michel Deprost qui suit ils prolongent leurs analyses.

ENVISCOPE Assiste-t-on à un simple retour de balancier sur les plans économique ; scientifique, technologique, politique, militaire ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : L’évolution actuelle dans la redistribution des pôles de puissance au niveau de la planète doit se voir dans le temps long voire dans la très longue durée . Effectivement, depuis la Renaissance, l’Europe a pris la tête de la mondialisation, avec les grandes découvertes, des avancées scientifiques, technique avec une nouvelle vision de l’homme. Mais si on remonte plus loin on voit que la Chine par exemple a été le plus grand pôle économique de la Terre pendant des siècles
ENVISCOPE : Assiste-t-on simplement à la recherche d’un rééquilibrage, ou la recherche d’une revanche, d’une nouvelle domination, avec un type de civilisation aux valeurs radicalement différentes de celle des Lumières ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine Il y a effectivement parfois davantage qu’un rééquilibrage, mais aussi une revanche ; c’est particulièrement vrai pour la Chine qui était la grande puissance économique jusqu’au début du 19 -ème siècl, e qui a été humiliée pendant ce siècle par les Anglais et d’autres Européens, avec la guerre de l’opium du sac du Palais d’été.
ENVISCOPE : Depuis quarante ans, la mondialisation a-t-elle été manquée, mal gérée, mettant en avant, un modèle libéral, privilégiant les consommateurs sans prise en compte du social ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : La mondialisation a créé de la richesse économique mais aussi créé les conditions de développement de la puissance militaire pour la Chine et pour l’Inde particulièrement. La mondialisation n’est pas qu’une affaire de « doux commerce » selon Montesquieu
C’est certain, la mondialisation libérale, avec le GATT puis d’Organisation Mondiale du Commerce, à établi la liberté du commerce comme règle avec l’abaissement des barrières tarifaires. Cette libéralisation a indiscutablement dopé le commerce mondial, permis l’émergence de nouvelles économies industrielles, en Asie du Sud Est notamment. Elle a permis de venir à bout partiellement de certains fléaux, comme les famines ou certaines pandémies mais a laissé d’immenses inégalités.
ENVISCOPE Va-t-on vers des égoïsmes des plus puissants des plus riches ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : Il ne faut pas raisonner en termes d’égoïsme, qui es une notion morale, mais toujours en termes d’intérêt . Les intérêts ne sont pas que individuels, par intérêts les grandes puissances doivent coopérer dans divers cadres , le G7, les BRICS, la Coopération de Shanghai, etc.
ENVISCOPE La guerre coûte toujours plus cher que la paix au plus grand nombre, comment gérer le choc des civilisations et des puissances ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine La guerre a été longtemps le moyen privilégié de mener une politique autrement. C’est ce qui a causé les deux guerres mondiales. La guerre représente toujours une menace sur le plan psychologique, dans les négociations, ce qui explique le développement des dépenses d’armement par les puissances. La guerre d’attrition peut-être une voie pour assouvir des ambitions par exemple au niveau régional, comme c’est le cas entre la Russie de Poutine et l’Ukraine.
La guerre n’est d’ailleurs pas une solution pour des économies largement indépendantes avec des filières sont largement mondialisées
Il y a moins de guerres classiques aujourd’hui, mais les conflits sont de plus en plus indirects, asymétriques, économiques, digitaux, etc..La guerre classique, n’est pas la seule option dans la panoplie de puissances. L’économie, la science, la technologie, les ressources, les minerais, le numérique sont aussi des leviers de puissance, sans parler des guerres asymétriques, de la guerre des mots, par la propagande, la désinformation.
ENVISCOPE : Quelle place pour la Chine ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : C’est ce que semble comprendre la Chine qui regarde avec intérêt la Russie s’embourber en Ukraine, donc s’affaiblir. La Chine, qui n’a guère dans le passé montré d’engagements militaires de conquête mise largement sur son économie dopée par l’innovation la science la technologie.
Face à Taïwan la Chine accélère le développement de ses forces armées. Mais la largeur de la Mer de Chine, 150 kilomètres, rendrait une opération militaire très difficile même si Pékin possède une écrasante supériorité numérique. Aussi la Chine n’exclut-elle pas , loin de là, un conflit asymétrique.
ENVISCOPE : Quelle place pour la Russie et pour Poutine ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : Poutine a choisi d’imposer au peuple russe une vraie économie de guerre, en y consacrant des ressources immenses au prix de difficultés économiques grandissantes, en obérant le développement de secteurs entiers de son industrie, en appauvrissant à terme un pays déjà très en retard dans bien des domaines.La Russie continue à exploiter en priorité ses ressources naturelles , le pétrole, le gaz, l’agriculture. Elle décroche dans d’autres domaines. Quant au pouvoir de Poutine, il n’est solidement installé qu’en recourant à une répression féroce. Difficile de miser sur une opposition, les changements pourraient venir d’une révolution de palais de la part de milieux qui comprennent l’impasse actuelle, pour le pays, pour la nation, pour le peuple russe.
ENVISCOPE : Comment construire un nouveau multilatéralisme moins occidentalo-centré en érigeant des passerelles avec les Puissants ( BRICS) , mais aussi avec le Sud Global, émergent, notamment l’Afrique ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : Le système multilatéral édifié après la Deuxième Guerre mondiale est aujourd’hui très inadapté. Il ne tient pas compte de l’émergence de grand pays comme l‘Inde, le Brésil, de l’émergence de l’Afrique. Cette inadaptation a à peine été corrigée par la mise en place du G20… Il n’y a plus de confiance dans le système multilatéral. La confiance a été compromise notamment lors de l‘épisode de la Libye. Après les « printemps arabes » , l’intervention occidentale n’a pas été une opération humanitaire mais a visé à renverser Khadafi . Les Russes mais aussi bien des pays du Sud ont compris et la confiance a été perdue.
Pour le « Sud Global » c’est une expression, pas une réalité tant les situations sont diverses. D’autres pole ont émergé, comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) mais ces contrepoids ne pèsent pas.
ENVISCOPE Que peuvent faire « l’Europe » et les citoyens de l’Europe face à ces défis ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine . Nous Européens, avons cru à l’illusion du Global village. Nous avons été très naïfs avec cette conception libérale de la globalisation promue notamment par Reagan et Thatcher
L’Europe a certes connu un phénomène de désindustrialisation, mais pas de déclin, de stagnation . Elle a construit en 80 ans un modèle unique, avec une dimension politique, un marché de plus de 400 millions de consommateurs, une banque centrale, une monnaie unique. L’Europe est bien sûr variée, mais les Européens partagent largement une même culture judéo-chrétienne, une même concept de l’homme, de la démocratie, de la liberté. C’est l’héritage des Lumières qui exerce encore un très large attrait auprès de peuples d’autres civilisations.
Enviscope : Les mouvements migratoires mondiaux prouvent l’attractivité du « modèle européen » (droits, gestion des conflits, coopération, liberté) comment le modèle européen qui a semé des graines partout peut-il faire place alors que partout les puissances riment avec dictature ?
Damien Afonso et Laurent Vilaine : L’Europe est aussi confrontée à un défi démographique, elle a besoin d’immigration. Elle attire justement des populations de nombreuses régions et ce dossier doit être géré . L’Europe doit renforcer son unité, coordonner sa politique extérieure et renforcer sa défense.
Recueilli par Michel Deprost redaction@enviscope.com


