Bioéconomie

Forêt de montagne : il vaut mieux prévenir que guérir

En montagne tout descend : la glace, la neige, les blocs et les pierres, les terrains, l’eau des torrents, les laves torrentielles. Et quand ces éléments dévalent en prenant de la vitesse, ils provoquent des dégâts sur des routes, des voies ferrées, des habitations, des installations. Ils tuent.

Pour les arrêter ou les ralentir, on peut évidemment multiplier les ouvrages d’arts, filets, paravalanches et autres parapets. Mais tout cela coûte cher, alors que la forêt de protection rend de meilleurs services pour un coût moindre.

  

Pour écouter la présentation de MM. Métral et Berger, un auditoire important au premier rang duquel, en partant de la droite Olivier Chaumontet (Uracofra), Alain Lesturgez (FNCOFOR), Guy Charron (Cofor38), Axelle Violleau (La Metro) et Pascal Guillet (CRPF) [photos Enviscope]

A condition de bien investir et de bien gérer. C’est la conclusion du colloque sur la Forêt de protection organisé samedi 22 juin dernier par l’Association des Communes forestières de l’Isère, Cofor 38 , présidée par Guy Charron, à l’occasion de la treizième Fête de la Forêt de Montagne accueillie à Vaujany, en Oisans.

Bien entretenue la forêt arrête les chutes de blocs, fixe les terrains

L’efficacité de la forêt de protection est indiscutable. Frédéric Berger, chercheur à l’Irstea  Grenoble, a rappelé que depuis 150 ans, le service de Restauration des Terrains de montagne (RTM), au sein de l’ONF a contribué à replanter des dizaines de millions d’arbre pour lutter, avec succès contre les crues.  L’efficacité de la forêt de montagne est prouvée. A Vaujany, depuis 10 ans sur un site dédié, les chercheurs de l’Irstea réalisent des expériences qui montrent qu’un bloc de 1 m3, soit presque 3 tonnes, lâché sur une pente a de bonnes chances d’être arrêté dans une forêt bien entretenue, des souches coupées haut, des futs laissés en travers. Seule une partie des blocs ou pierre ou d’une avalanche, arrive en bas d’un versant.

Du côté économique  également, les recherches à partir de 33 chantiers pilotes en France et en Italie, montrent également que les coûts d’entretien sur plusieurs dizaine d’années restent inférieurs à ceux d’une catastrophe qu’on a ainsi évitée. Il vaut mieux prévenir que guérir.

En Suisse mêmes problèmes, mais organisation différente

Ces expériences sont prouvées aussi côté suisse. Roland Métral, ingénieur au service des forêts du Bas Valais, a exprimé des résultats identiques. Des deux côtés des Alpes, les forestiers travaillent dans le même sens.

Mais les contextes juridiques et politiques diffèrent. La  Confédération a décidé de maintenir des habitants sur tout le territoire alpin, donc d’investir dans la sécurité. Le constat de la  « mort des forêts »  dans les années quatre vingt, sous l’effet des pluies acides en Europe du Nord, a mobilisé la Suisse pour ses forêts. Le « robinet des subventions »  a été ouvert plus abondamment, rappelle Roland Métral. Le service de forêts ayant une autorité sur tous les propriétaires, publics et privés, les forêts de protection peuvent être gérées à l’échelle d’un versant.

Forêt publique, forêt privée deux univers

En France, l’approche est très différente. Le robinet des subventions est moins abondant (300 M€ pour 300 000 ha), sans compter les aides de l’Europe à travers par exemple la subvention 226B. Mais surtout, la gestion est dispersée. L’Office national des Forêts gère une partie seulement des forêts de protection, celles qui appartiennent à l’Etat ou à des communes. Les autres, sont des forêts privées très émiettées, qui représentent en plus la majorité de la couverture (70% en Isère). Aucune autorité ne supervise la gestion des forêts privée. Il est même parfois impossible de connaitre les propriétaires !

Henri Gras, président de l’Union des Groupements Forestiers de l’Isère a rappelé que la forêt privée est divisée en Isère entre plus de 90 000 propriétaires. Axelle Violleau, chargée de mission environnement à  Grenoble Alpes Métropole, a expliqué les limites du système actuel. A Saint-Martin-d’Hères, la Métro, dont la moitié du territoire est en zone forestière, a entrepris de nettoyer le lit du Bigot, un torrent descendant de Belledonne pour éviter les embâcles, ces barrages de troncs d’arbres qui, quand ils lâchent peuvent provoquer des inondations dévastatrices. Sur le secteur, c’est un lycée qui peut être menacé… La Métro n’a pu joindre un propriétaire sur les quatre concernés, pour une opération pourtant limitée de nettoyage.

Maelle Lepoutre,  du service de RTM a rappelé l’importance de l’investissement. Mais il ne suffit pas d’investir pour planter, créer des ouvrages a rappelé Yves Brugière, directeur de l’ONF pour l’Isère. La forêt de protection doit être gérée. Il faut veiller à sa bonne santé, extraire juste le bois qu’il faut, renouveler les populations, pratiquer dépressage et éclaircies, laisser se régénérer la végétation, planter juste. Une forêt non gérée vieillit, ses arbres deviennent fragiles, et la fonction protectrice s’estompe.

Une réforme prévue en 2014

Pour faire évoluer la situation, il faut décloisonner : trouver les moyens de mobiliser les propriétaires privés, faire coopérer davantage ONF et Centre régional de la propriété Forestière (CRPF), communes et Département. Il faudrait surtout faire changer les mentalités et les lois pour une mobilisation en faveur d’une forêt en difficulté. Beaucoup de forestiers attendent les bonnes décisions des « élus d’en haut », comme l’a lancé Roger Cointe, le maire de Lavaldens, village du massif du Taillefer.

Le député de l’Yonne Yves Caullet et président de l’ONF a préparé les bases d’une loi d’Avenir, dans un rapport qu’il vient de présenter et dont il discutera les propositions avec le premier Ministre le 1er juillet prochain : réforme de la fiscalité, création d’un fonds stratégique bois, création potentielle de 60 000 emplois dans une filière qui va peut-être enfin pouvoir être réformée.

michel.deprost@enviscope.com   antoine.reboul@enviscope.com

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