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Notre humanité « analogique », handicap ou garde-fou contre le tout numérique ?

Face au monde numérique qui nous entoure, nous submerge, nous étouffe et nous contraint, tout en nous procurant des bénéfices, nous ne devons pas oublier notre humanité profonde, de chair et de sang, limitée dans le temps. Dans un univers de données, nous ne devons pas renoncer à notre parole, au risque d’être ravalés au rang de machines. 

Ingénieur et sociologue, Christine Browaeys, est experte dans le secteur des nouvelles matières sensibles combinant textures textiles et hautes technologies. Elle réfléchit aux relations ente le monde numérique et celui des matériaux pour imaginer une relation de l’homme à la matière en évolution très rapide. ©Youtube

Dans leur article « De l’intérêt de passer dans le monde numérique » (ENS Lyon, 2012), Mathilde Glénat et Delphine Chareyron écrivaient : « le signal numérique présente l’avantage d’être facilement et fidèlement reproductible… par contre le signal analogique est sensible aux parasites et peut s’altérer dans le temps… mais il constituera toujours les points d’entrée (microphone) et les points de sortie (haut-parleur) ».

Notre humanité, faite de sensations, d’émotions, de passions, serait-elle un handicap pour basculer dans le « tout numérique » ? La vie de l’Homme s’inscrit dans un bout de temps qui passe, entre sa naissance et sa mort. Il naît avec un corps humain qu’il ne choisit pas. Bébé, il met souvent plus d’un an avant de marcher, et se développe pendant 15 à 20 ans avant d’être vraiment adulte. Si on compare son corps à un objet technique, il n’est complètement fonctionnel, ou performant, que pendant une partie relativement courte de sa vie. Puis ses facultés commencent doucement à diminuer… Cet état de fait n’a pas évolué. Il est propre à tous les êtres animés, humains ou animaux.

Chaque génération apprend à percevoir le monde dans sa bulle phénoménologique, en appréhendant son rapport perceptif au réel à l’aide des dispositifs techniques dont elle dispose (Voir et percevoir à l’ère numérique, Stéphane Vial, 2015).

À l’ère digitale, les “digital natives” perçoivent instinctivement avec les outils numériques, ce qui modifie leur relation à la matière, au temps et à l’espace. Mais les êtres humains doivent-ils vraiment apprendre à évoluer dans un espace différent, un espace qui serait complètement redimensionné et tissé avec le numérique, un espace « calculé » ? Alors qu’il y a un plaisir dans le hasard, dans le risque de la rencontre imprévue, qu’elle soit bonne ou mauvaise…

Comme un doudou

L’instantanéité, c’est la grande nouveauté d’aujourd’hui. Les digital natives ont comme une « plasticité » d’adaptation aux multiples flux d’information qu’ils reçoivent continuellement et qu’ils semblent métaboliser facilement. De plus en plus, la mémoire est comme externalisée hors du corps grâce à des procédés techniques comme la transclusion, la réticularité… Cette époque est une époque de transition. Elle pourrait donner au monde plus de diversité en hybridant les approches analogiques et les approches qui sont déjà d’emblée numériques. Les dispositifs digitaux contribuent aussi à la ré-assurance de leurs utilisateurs, comme le fait un doudou, ce qui entraîne un besoin d’interaction permanente.

Or, le paradoxe, c’est que penser par soi-même représente une prise de risque, une solitude assumée dans notre sphère intime. Le numérique, tel qu’il se présente aujourd’hui, nous laissera-t-il le temps de nous arrêter, ou va-t-on vers un monde « numérico-humain » où il deviendra impossible de créer des « bifurcations délibérées », pour reprendre l’expression du philosophe Bernard Stiegler ?

Penser ne se limite pas à être informé mais nécessite le temps de se forger sa propre opinion. Aristote disait que « l’homme est par nature un animal politique ». Ne laissons pas échapper à l’être humain les choix politiques qui feront le devenir de notre société. « Doncques si de parler le pouvoir m’est ôté, Pour moi j’aime autant perdre aussi l’humanité, Et changer mon essence en celle d’une bête » (Molière, Le Dépit amoureux, 1656).

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