Pour  le rapport du Haut Commissariat au Plan, La France aborde une période de choix qui ne peuvent ni être contournés, ni être reportés. Les grandes transitions – démographique, écologique, technologique, stratégique – sont simultanées, et les ressources pour les conduire toutes en même temps n’existent pas. Ce constat donne son sens à ce rapport : si tout pouvait être fait, on n’aurait pas besoin de planifier.

Un pays qui vieillit

Le vieillissement est le fil rouge de presque tous les défis.  » La démographie française ne s’effondre pas : elle se recompose. »  D’ici 2050, la  » pyramide »  des âges ne sera plus un triangle. Elle glissera vers une forme quasi cylindrique, avec moins de jeunes à sa base, davantage de très grands âges en haut, et une population active sous pression croissante, contrainte de générer des richesses, des ressources financières, pour les plus jeunes non encore actifs, et pour les retraités.

Ce mouvement est une contrainte structurante que tout le reste doit intégrer : le financement du modèle social  assis sur le travail, l’organisation du travail, le recrutement dans les armées, la représentation de la jeunesse et des générations futures dans la République, démocratie, la géographie des services publics.

Repenser le rapport entre générations

Une rupture plus silencieuse ( sauf mouvements sociaux) , mais tout aussi profonde est le fait que depuis une vingtaine d’années, le travail ne permet plus, pour la plupart des actifs, d’améliorer le niveau de vie. Le cycle historique de soixante ans – vivre mieux en travaillant moins, grâce à des gains de productivité réguliers – s’est enrayé.  » Ce qui explique une transformation du sens même du travail, et du contrat social qui lie l’effort individuel à la promesse collective.  » Le vieillissement aggrave cette rupture : il pèse sur la population active en orientant toujours davantage les ressources collectives vers la dépendance et la retraite. Il réduit les marges disponibles pour répondre aux aspirations de ceux qui travaillent. «  Une France de 2050 où les seniors seront plus nombreux devra nécessairement repenser les termes du contrat entre les générations. C’est l’une des questions les plus profondes que ce rapport soulève. »

Des Français très connectés mais seuls

La société française n’a jamais été aussi connectée, mais les personnes  n’ont jamais été aussi seules. Plus d’un tiers des jeunes déclarent se sentir souvent ou toujours seuls, soit autant que les plus de 75 ans, traditionnellement les plus exposés à l’isolement. Ce paradoxe  : à mesure que les appartenances traditionnelles s’effritent et que les interactions se dématérialisent, le sentiment d’appartenance s’érode. Un trentenaire en 2035 ayant grandi avec le smartphone aura déjà consacré l’équivalent de six à sept années de sa vie éveillée à regarder des écrans.

C’est une transformation profonde du rapport à l’attention, au lien, aux faits et à l’expérience humaine. Cette fragilité du lien va de pair avec une anxiété plus large face à l’avenir qui traverse toutes les générations la jeunesse en particulier. Deux tiers des 18-24 ans associent l’année 2050 à un sentiment d’inquiétude,  un tiers à l’idée de la fin du monde1. c’est celle d’une jeunesse qui ne croit plus que le monde dont elle héritera prolongera ou améliorera celui  que ses parents ont connu.

Un rapport au collectif changé

Une  transformation plus diffuse  : le rapport collectif au risque a changé. Une société où le travail ne permet plus d’améliorer son niveau de vie, où les inégalités se creusent et où la confiance dans les institutions s’érode tend à préférer la préservation des acquis à la prise de risque. Ce comportement, à  l’échelle collective, peut devenir paralysant au moment où la France fait face à deux types de risques.

Les premiers sont des risques subis : fragmentation géopolitique, dépendance technologique, instabilité climatique.

Les seconds sont des risques à assumer délibérément : innover, investir massivement, construire les outils de la puissance. C’est sur cette seconde catégorie que l’aversion au risque pèse le plus, car  la prudence serait une faiblesse, mais parce qu’elle laisse le champ libre à d’autres. Ce biais conditionne la capacité de la France à se réformer et à peser dans le monde.

Fractures des territoires

La France de 2050 sera différemment transformée selon qu’on vit dans une métropole connectée au monde ou dans un bassin de vie où le médecin, la gare et le guichet administratif ont disparu, et dont la jeunesse s’enfuit souvent. Cette divergence s’accélère  et nourrit une expérience radicalement différente de l’État, de la République et de l’avenir . La cohésion nationale ne se construira pas depuis Paris : elle dépendra de la capacité de l’État à maintenir une présence réelle et continue dans l’ensemble du territoire, y compris là où ce n’est pas rentable.

Souveraineté européenne

La souveraineté, nationale et européenne, est devenue une donnée concrète, mesurable en dépendances industrielles et en capacités militaires. L’invasion de l’Ukraine a dissipé l’illusion d’un continent durablement en paix. La France, dotée de l’arme nucléaire, aborde ce retour des rivalités avec un modèle d’armée complet mais « échantillonnaire », capable d’intervenir sur l’ensemble du spectre militaire, mais avec des stocks, des formats et des capacités industrielles qui atteindraient rapidement leurs limites.

Reconstruire de la robustesse – industrielle, énergétique, technologique

Il existe une souveraineté plus difficile à quantifier, et peut-être plus décisive : la souveraineté cognitive.  » Une démocratie qui ne maîtrise plus les infrastructures de l’information, qui ne forme pas ses citoyens à distinguer le vrai du faux, qui délègue à des plateformes étrangères la construction de l’opinion publique perd quelque chose d’essentiel – non pas sa liberté formelle, mais sa capacité réelle à délibérer et à décider.  » À l’horizon 2050, la question n’est pas seulement de savoir si la France produira ses propres semi-conducteurs ou ses propres médicaments. IL faut savoir  si elle sera encore capable de former des jugements collectifs autonomes dans un environnement informationnel saturé et manipulé, confronté à un véritable risque d’effondrement épistémologique.

À l’horizon 2035, L’intelligence artificielle aura reconfiguré en profondeur le travail, l’administration, l’éducation, la décision publique. Elle peut être un levier de productivité, de qualité des services publics, de réduction des inégalités d’accès. Mais imposée et importée, elle sera un accélérateur de dépendances technologiques et de fractures sociales.

Les finances publiques

Financer simultanément le réarmement,la transition énergétique, notre modèle social et la réindustrialisation : ces quatre impératifs sont chacun considérables ; leur conjonction, dans un contexte de dette élevée et de remontée des taux d’intérêt, est inédite. Elle rend d’autant plus nécessaire ce que ce rapport appelle de ses vœux : non pas plus de dépenses, mais de meilleurs choix, et  des choix assumés. Ces choix passeront par des efforts importants sur nos dépenses sociales et, dans une moindre mesure, locales.

 

L’Europe indispensable

Pour une France qui cherche sa résilience industrielle, sa sécurité énergétique et sa crédibilité stratégique, la question de l’Europe est omniprésente. Transition écologique, politiques industrielles communes, défense européenne, régulation du numérique : les choix français ne peuvent plus être pensés hors du cadre européen. La vraie souveraineté est non pas l’autonomie totale ou  l’autarcie, mais la capacité à avoir un impact réel sur le monde qui nous entoure. Cela suppose de cibler les dépendances qu’on peut réduire ou supprimer, de conserver la maîtrise des maillons critiques de celles qu’on ne peut éliminer, sans nécessairement contrôler la chaîne de valeur tout entière.

La cohésion nationale , condition première

Réarmement, transition énergétique, vieillissement, révolution de l’IA exigent une capacité collective à consentir des efforts, tenir des caps, à maintenir une confiance minimale dans les institutions. Or cette cohésion se construit dans la durée, par des institutions qui tiennent, des services publics qui atteignent tous les territoires, une école qui réduit les inégalités. Elle suppose aussi   de réussir l’intégration des populations issues de l’immigration, en prévenant les dynamiques de ségrégation territoriale qui enferment des communautés entières loin de l’emploi, de l’école et du projet commun. IL faut aussi une expérience partagée – celle du service, de l’effort commun, de la responsabilité collective, en partie perdue depuis la fin de la conscription.

Derrière la cohésion, une question encore plus fondamentale est celle de la transmission. Qu’est-ce que cette génération lèguera à la suivante ? Des dettes ou des marges de manœuvre ? Des infrastructures ou des ruines différées ? Un climat vivable ou une instabilité croissante ? Des institutions solides ou des coquilles vidées de leur substance ? Une capacité à délibérer ensemble ou une société fragmentée incapable de former un jugement commun ? La prospective, à l’horizon d’une génération, est toujours au fond une question morale : non pas seulement ce qui nous attend, mais ce que nous choisissons de faire advenir pour ceux qui viennent après nous. C’est à cette aune, en dernière instance, que les choix décrits dans ce rapport devront être jugés.

Ce rapport décrit une France capable, forte, qui dispose des atouts pour surmonter tous ces défis : tradition industrielle, savoir-faire préservés, recherche de rang mondial,institutions stables, administration de haut niveau, une jeunesse mobile et formée, un territoire vaste et divers, influence forte sur la scène européenne et une place dans les enceintes où se décide l’ordre du monde.

Ces atouts ne garantissent rien, mais ils rendent tout possible. À condition d’être lucides sur les choix à faire et résolus à les mettre en œuvre. Rappelons qu’en 1946, la France du premier Plan vivait encore sous le rationnement  choisi l’ardente obligation plutôt que l’étrange défaite, la reconstruction plutôt que la gestion du déclin. Nous n’avons pas d’excuse de ne pas en faire autant.C’est tout l’enjeu des propositions que portent les dix chapitres de ce rapport, aux deux horizons temporels. On n’en donnera ici qu’un aperçu, pris dans des domaines très différents,pour donner la mesure de ce que ce rapport appelle à faire.

 

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