1. Accueil
  2. /
  3. Actualités
  4. /
  5. Territoires
  6. /
  7. Suisse Occidentale
  8. /
  9. Fonte des glaciers :mobilisation...

Fonte des glaciers :mobilisation scientifique à l’Ecole Polytechnique de Lausanne

La Suisse la perte de 40% des réserves glaciaires en 25 ans, entraine non seulement une perte des ressources en eau , donc en énergie mais aussi une biodiversité. Deux chercheurs de l’EPFL mesurent l’ampleur de ce qui se joue.

         Selon le réseau de surveillance GLAMOS, plus de 1100 petits glaciers ont disparu de Suisse depuis le début des années 1970. Les glaciers qui restent ont depuis l’an 2000 perdu 40% de leur volume, passant de 75 à 45 km3 fin 2025. La plupart de ces espaces gelés ne survivront pas au-delà de l’horizon 2050-2070. Seuls quelques rares géants, comme Aletsch ou le glacier du Rhône, pourraient atteindre la fin du siècle.

Ces  données , écologiques, économiques, paysagères, doivent inclure les impacts énergétiques, car la consommation énergétique de la Suisse provient à près de 60% de l’hydroélectricité. Giovanni De Cesare, ingénieur civil et directeur opérationnel de la Plateforme de constructions hydrauliques de l’EPFL, étudie les barrages depuis plus de 30 ans. Pour lui;  « en fondant tout au long de l’été, les glaciers fournissent un apport régulier. Demain, on dépendra directement des précipitations, pluie et neige, nettement moins prévisibles

Le cas de la Grande-Dixence, plus haut barrage poids au monde, illustre l’enjeu. Les apports de son bassin versant sont de l’ordre de 540 millions de m3 par an, dont une bonne partie vient de la fonte glaciaire, pour un réservoir de 400 millions de m3. Ces apports pourraient diminuer de 30% d’ici la fin du siècle. Sans le glacier et sa fonte régulière en été, le réservoir, dimensionné pour fonctionner avec lui, ne suffira plus à lisser les écarts entre saisons humides et sèches.

Rehausser les barrages

Pour pallier les manques futurs, la construction de nouveaux barrages, comme celui de Trift dans l’Oberland bernois, en projet depuis une douzaine d’années, est une piste. Mais ce projet est lent et souvent contesté.

Giovanni De Cesare privilégie une autre approche : rehausser les ouvrages actuels. Cela s’est déjà fait avec succès à Mauvoisin (+13 mètres), au Vieux-Émosson (+21,5 mètres) ou à Luzzone (+17 mètres). Des surélévations discrètes sur des murs de plus de 200 mètres de hauteur, mais dont l’effet sur le volume de stockage est spectaculaire au vu de la forme évasée des vallées. Au barrage de Luzzone, on est ainsi passé de 87 à 107 millions de mètres cubes. En Suisse, 13 projets de surélévation sont actuellement examinés.

Les barrages font aussi face à un ennemi plus pernicieux: la sédimentation. Le «lait de glacier», constitué de sédiments fins qui se déposait jusqu’ici au fond des retenues cède la place à des matériaux morainiques plus grossiers, qui forment des deltas et réduisent progressivement la capacité utile du réservoir. À mesure que le glacier recule, le phénomène s’aggrave, comme le montre Giovanni De Cesare dans une étude consacrée au barrage de Gries, en Haut-Valais. «Plusieurs solutions existent, comme les bypass sédimentaires, des tunnels qui dévient les eaux chargées autour du barrage pendant les crues, explique Giovanni De Cesare. Mais ça coûte cher, et il faudrait les intégrer dès la conception du barrage, ce que l’on fait rarement.»

Pour l’ingénieur, les barrages devront devenir multifonctionnels. Leur eau, aujourd’hui presque exclusivement dédiée à la production d’électricité, pourrait être partagée entre irrigation, enneigement artificiel, protection contre les crues, etc. «L’hydroélectricité ne consomme pas d’eau, elle utilise simplement son débit et la chute, rappelle Giovanni De Cesare. En Suisse, les concessions n’ont que rarement été conçues pour utiliser l’eau des barrages à d’autres fins, mais cela devra changer.»

Un verdissement de mauvais augure

Les glaciers abritent aussi de la vie, étudiée par Tom Battin, professeur en sciences de l’environnement et directeur du Laboratoire de recherche en écosystèmes fluviaux de l’EPFL.  » La glaciologie est encore largement une science physique. La biologie de la cryosphère, c’est la nouvelle frontière!»

Tom Battin a passé cinq ans à parcourir la planète dans le cadre du projet Vanishing Glaciers, financé par la fondation NOMIS. L’équipe a prélevé des échantillons dans 170 cours d’eau glaciaires sur tous les continents. Les résultats, publiés début 2025 dans Nature et Nature Microbiology, ont révélé une diversité microbienne bien plus riche que prévu.

Dans ces ruisseaux, la vie se concentre en biofilms, communautés de micro-organismes agrégés sur les rochers dans une matrice gélatineuse, véritables «mégapoles gluantes», selon les mots de Tom Battin. Parmi les résidents, des organismes extraordinairement spécialisés, adaptés depuis des millénaires à se développer dans des eaux proches de zéro degré, des radiations UV intenses et la quasi-absence de nutriments. «Ils se nourrissent de minéraux, de fer, de soufre, de gaz captés dans l’atmosphère. Énergétiquement, c’est beaucoup plus viable de se nourrir de carbone organique; ces organismes sont très vulnérables quand les conditions changent.»

À mesure que les glaciers reculent, les eaux de montagne deviennent plus claires, plus calmes, plus chaudes. Tom Battin a documenté cette «transition verte» dans Nature Geoscience en 2024, en étudiant 154 cours d’eau glaciaires sur tous les continents. En Ouganda, l’un des derniers glaciers d’Afrique, celui du Rwenzori, est à un stade de retrait bien plus avancé que ceux des Alpes. Ses ruisseaux, déjà largement verdis, donnent un aperçu de ce qui attend les cours d’eau suisses dans quelques décennies.

«Dans le monde, d’ici à la fin du siècle, les terrains libérés par les glaciers vont donner naissance à des cours d’eau dont la longueur cumulée sera équivalente à 40 à 60 fois celle du Nil, le plus long fleuve du monde», avance Tom Battin. Cette profusion apparente marque une perte irréversible: les micro-organismes adaptés aux conditions extrêmes sont progressivement remplacés par des généralistes qui remontent le courant. «Toute cette biodiversité est perdue, et avec elle un potentiel génétique considérable», constate Tom Battin.

Un capital biologique à préserver

Le chercheur  a lancé MIC (Microbial Initiative for the Cryosphere), programme international porté par l’EPFL en partenariat avec l’Institut Pasteur et le Laboratoire européen de biologie moléculaire, visant à sauvegarder et exploiter la diversité microbienne des glaciers. L’idée : constituer une bio-banque qui conserverait des échantillons de glaciers du monde entier: bactéries, virus, champignons, algues.

«On parle d’enzymes actives à basse température, de pistes pour de nouveaux antibiotiques, de biomatériaux, détaille Tom Battin. C’est un potentiel génétique immense, et il est en train de disparaître avant même qu’on l’ait catalogué.» En centralisant les échantillons, la biobanque, que Tom Battin espère installer en Valais, au centre ALPOLE de l’EPFL, ouvrirait aussi ce champ de recherche à des scientifiques qui n’ont aujourd’hui aucun glacier à portée de main.

L’équipe de Tom Battin n’est pas la seule à l’EPFL à œuvrer pour préserver le patrimoine naturel des glaciers. Jérôme Chappellaz, professeur en sciences de l’environnement à l’EPFL Valais Wallis, a lancé en 2015 le projet international Ice Memory, parrainé par l’Unesco et porté par sept institutions scientifiques de premier plan, dont le CNRS et l’Institut Paul Scherrer. Le principe: prélever des carottes de glace dans les glaciers menacés de disparition — des Alpes aux Andes, du Caucase au Svalbard — et les conserver dans un congélateur naturel en Antarctique, à la station franco-italienne Concordia, par —50 °C.

L’EPFL+ECAL Lab prend de l’altitude

Comment les régions de montagne peuvent-elles s’adapter aux défis du changement climatique? C’est le vaste questionnement auquel s’attaque le projet MountResilience. Financée par Horizon Europe, la démarche rassemble 47 partenaires dans neuf pays, de la Laponie finlandaise aux Alpes italiennes. Le volet suisse, implanté dans le val de Bagnes, en Valais, est consacré à l’eau. Piloté par l’EPFL+ECAL Lab, il réunit designers d’interaction, scientifiques — dont le laboratoire RIVER de Tom Battin —, ingénieurs, acteurs politiques et utilisateurs (agriculture, tourisme, habitants, etc.).

«Les connaissances sur l’environnement se multiplient, mais la société les prend de moins en moins en compte dans ses décisions, constate Nicolas Henchoz, directeur de l’EPFL+ECAL Lab. Le but du projet est de reconnecter les acteurs de terrain avec la science et les données environnementales, au-delà des cercles experts.» La démarche donnera lieu à une application web affichant en temps réel des mesures de qualité et de quantité de l’eau du bassin versant, transformées en indicateurs compréhensibles par tout le monde. «L’appli permettra aussi de partager et recevoir des infos et des alertes liées à ces données, complète Nicolas Henchoz. Elle proposera également un catalogue de solutions dont les usagers pourront s’inspirer.»

Deux contributions académiques, l’une sur la méthodologie d’implication des acteurs locaux, l’autre sur l’évaluation du prototype numérique, seront présentées cet été à la Regional Mountain Conference, à Obergurgl, en Autriche. Le prototype fonctionnel sera quant à lui dévoilé pour la BlueArk Conference, au Châble, en novembre 2026.

RéférencesCet article a été publié dans l’édition de juin 2026 du magazine Dimensions, qui met en avant l’excellence de l’EPFL par le biais de dossiers approfondis, d’interviews, de portraits et d’actualités.

LinkedIn
Twitter
Email

à voir

Related Posts

NEWSLETTER

Rececevez réguliérement par mail nos dernier articles publiés

Derniers articles publiés

Enquêtes

Dossiers

Territoires

Environnement

Energie

Mobilité

Médiathèque

économie

économie durable

bioéconomie

économie circulaire

Construction et aménagement

Recherche

Content de vous revoir !

Connectez-vous à votre compte ci-dessous

Retrieve your password

Merci de saisir votre nom d'utilisateur ou votre adresse email pour changer votre mot de passe