Nature protégée, agriculture dynamique, forêt bien valorisée, tourisme maitrisé, population renouvelée: depuis 1995, le Parc Naturel Régional de Chartreuse a été un laboratoire efficace du développement durable. Pour Corine Wolff, nouvelle présidente du Parc, le bilan positif est un atout pour faire face à des défis encore plus relevés.
Enviscope : Le Parc naturel régional de Chartreuse a fêté ses 30 ans en 2025. Quel bilan tirez-vous de ces trois décennies ?
Corine Wolff : Le bilan est très positif. Lorsque le Parc a été créé en 1995, il y avait une volonté forte de préserver un territoire exceptionnel tout en permettant à ses habitants d’y vivre et d’y travailler. Trente ans plus tard, cet équilibre reste notre fil conducteur.Le Parc est devenu un véritable outil de coopération entre les 72 communes, les Départements de l’Isère et de la Savoie, la Région, l’État, les associations, les agriculteurs, les forestiers et les entreprises. Il a accompagné des centaines de projets qui ont permis de préserver nos paysages, notre biodiversité, notre patrimoine et nos savoir-faire, tout en soutenant une économie locale dynamique.
Nous avons aussi démontré que protection de l’environnement et développement économique ne sont pas incompatibles. Au contraire, ils se renforcent mutuellement. La qualité de nos paysages, de notre agriculture, de notre forêt ou encore de notre patrimoine constitue aujourd’hui un véritable atout pour l’attractivité du territoire.
Mais ce bilan ne doit pas nous conduire à nous reposer sur nos acquis. Les trente prochaines années seront probablement encore plus exigeantes avec le changement climatique, la pression foncière ou les évolutions des modes de vie. Notre nouvelle Charte 2023-2038 nous donne une feuille de route ambitieuse pour préparer cette nouvelle étape.
Enviscope : Lorsque le Parc a été créé, les intercommunalités étaient peu développées. Aujourd’hui, communautés de communes, métropole et agglomérations exercent de nombreuses compétences. Le Parc a-t-il encore toute sa place ? N’y a-t-il pas un risque de « millefeuille » administratif ?
Corine Wolff : C’est une question qui revient régulièrement et elle est légitime. Le contexte territorial a profondément évolué depuis trente ans. Les intercommunalités se sont renforcées et exercent aujourd’hui des compétences essentielles. Mais le Parc n’intervient pas sur les mêmes sujets.
Notre rôle est celui d’un territoire de projet. Nous n’avons pas vocation à nous substituer aux collectivités, mais à les accompagner, à mettre autour de la table des acteurs qui ne travaillent pas toujours ensemble et à construire une vision commune à l’échelle de tout le massif.
La Chartreuse dépasse les frontières administratives. Elle s’étend sur deux départements, plusieurs intercommunalités et entretient des liens étroits avec Grenoble, Chambéry ou Voiron. Le Parc est souvent le seul acteur capable de porter cette vision globale.
Nous apportons aussi une expertise reconnue dans des domaines très spécifiques comme la biodiversité, la forêt, les paysages, l’énergie ou l’éducation à l’environnement. Beaucoup de petites communes n’auraient pas les moyens de disposer seules de ces compétences.
Enfin, nous jouons un rôle important pour mobiliser des financements régionaux, nationaux ou européens au bénéfice du territoire.
Enviscope : Depuis trente ans, quelles sont les principales actions du Parc en faveur de la nature ?
Corine Wolff La protection de la nature est évidemment au cœur de notre mission. Le Parc assure depuis 1997 la gestion de la Réserve naturelle nationale des Hauts de Chartreuse, l’un des espaces naturels les plus remarquables des Alpes. Nous avons accompagné la réintroduction du bouquetin, en 2010 et 2011, qui compte aujourd’hui plus d’une centaine d’individus et symbolise le retour d’une espèce emblématique.
Nous travaillons chaque année à protéger les zones sensibles du tétras-lyre afin de limiter les dérangements hivernaux liés aux activités de montagne.
Nous sommes également très engagés sur la préservation de la forêt. L’obtention du label Forêt d’Exception® pour la Grande Chartreuse est une reconnaissance nationale du travail mené avec l’ensemble des partenaires forestiers.
Aujourd’hui, nous poursuivons cette dynamique avec un vaste programme d’Atlas de la biodiversité communale porté par le Parc sur 15 communes pendant trois ans. Au-delà de l’amélioration des connaissances sur la faune, la flore et les milieux naturels, cette démarche est avant tout un formidable projet participatif. Sorties nature, inventaires participatifs, conférences, ateliers, animations pour les familles ou les scolaires… chacun peut contribuer à mieux connaître la biodiversité qui l’entoure. C’est une conviction forte : on protège toujours mieux ce que l’on connaît. En permettant aux habitants de partir à la découverte ou à la redécouverte de leur patrimoine naturel, nous renforçons leur attachement au territoire et leur envie de le préserver.
Mais protéger la nature ne consiste pas uniquement à préserver des espaces remarquables. C’est aussi agir au quotidien avec les communes et les habitants : trame verte et bleue, réduction de la pollution lumineuse, préservation des paysages ou encore sensibilisation des jeunes générations.
Depuis la création du Parc, près de 85 000 enfants ont participé à nos actions d’éducation à l’environnement. C’est un investissement essentiel pour l’avenir.
Enviscope . Le changement climatique est désormais une réalité. Quels sont aujourd’hui les principaux sujets d’inquiétude ?
Corine Wolff Nous constatons déjà des évolutions très concrètes. La forêt est confrontée à des sécheresses plus fréquentes, à des épisodes de dépérissement et à l’apparition de nouveaux ravageurs. C’est pourquoi nous développons des expérimentations, notamment dans le cadre de la Forêt d’Exception, avec des îlots d’avenir qui permettent de tester des essences mieux adaptées au climat de demain. Nous expérimentons également de nouvelles techniques, comme le débardage par câble, afin de limiter l’impact des exploitations sur les sols les plus sensibles.
La ressource en eau devient également un enjeu majeur. La Chartreuse alimente une partie importante des territoires voisins. Préserver les zones humides, les forêts et les milieux naturels, c’est aussi garantir une eau de qualité demain.
Nous observons également des évolutions sur la biodiversité avec le déplacement de certaines espèces, tandis que les activités agricoles et touristiques doivent elles aussi s’adapter. Notre rôle est d’accompagner ces transitions en conciliant adaptation et préservation.
Enviscope : Quel est aujourd’hui le rôle du Parc dans le soutien à l’économie locale ?
Corine Wolff Le Parc a toujours considéré que la protection de l’environnement passait aussi par une économie locale solide. Nous accompagnons les agriculteurs dans le développement des circuits courts, avec un objectif fixé par la Charte : atteindre 50 % des ventes agricoles en circuits courts d’ici 2038.
Nous soutenons également la filière bois. L’AOC Bois de Chartreuse est une réussite exemplaire. Elle garantit un bois local, transformé localement, qui crée davantage de valeur ajoutée sur notre territoire. Nous poursuivons ce travail avec le soutien de la promotion du bois local dans la construction.
Le Parc agit aussi pour le tourisme, en encourageant une fréquentation respectueuse des milieux naturels et tournée vers les patrimoines, les savoir-faire et les produits locaux et veille à l’entretien de 1500 km de sentiers de randonnée.
L’objectif est toujours le même : créer de l’activité économique tout en préservant les ressources qui font la richesse de la Chartreuse.
Enviscope: La Chartreuse continue d’attirer de nouveaux habitants, contrairement à beaucoup de territoires ruraux. Est-ce une bonne nouvelle ?
Corine Wolff C’est à la fois une chance et un défi. Cette attractivité témoigne de la qualité de vie que les habitants trouvent ici. Elle permet de maintenir des écoles, des commerces, des services et une vie associative dynamique.
Mais elle entraîne aussi des tensions sur le logement et sur le foncier. Les prix augmentent et certains habitants, notamment les jeunes ou les agriculteurs, rencontrent davantage de difficultés pour s’installer.
Nous observons également une évolution sociologique du territoire. Une part importante des habitants travaille désormais dans les agglomérations voisines. La Chartreuse est devenue un territoire résidentiel pour Grenoble, Chambéry ou Voiron.
Cela pose évidemment la question des mobilités. Comment limiter les déplacements quotidiens ? Comment développer le covoiturage, les transports collectifs, les mobilités douces ou le télétravail ? Ce sont des sujets majeurs pour les années à venir.
Notre ambition est que la Chartreuse reste avant tout un territoire vivant, avec une économie locale forte, des exploitations agricoles, des entreprises, des services et une véritable vie de village. Préserver cette identité tout en accompagnant les transitions sera au cœur de notre action dans les prochaines années.
Recueilli par Michel Deprost redaction@enviscope.com
