Installée il y a une année, Barbara Falk, présidente de la juridiction financière prévient : pour les finances publiques, nous devrons faire mieux avec moins. Face aux défis climatiques, environnementaux, démographiques, financiers, des choix sont nécessaires pour gérer au mieux quelque 53 milliards d’euros dépensés chaque année par les acteurs contrôlés par la Chambre. Enviscope publie de larges extraits du discours de Barbara Falk lors de l’audience solennelle jeudi 21 mai. Les intertitres sont de la rédaction.
Il y a un an que j’ai pris la tête de cette chambre. Un an d’observation attentive, d’immersion dans les réalités
de l’action publique de notre région — cela permet de discerner des tendances de fond et nourrit une lecture
du territoire que je voudrais partager avec vous aujourd’hui.
Quelques semaines après les élections du bloc communal, il me semble nécessaire de livrer un
regard qui n’est pas un bilan comptable mais une contribution au débat public sur ce que les collectivités
de notre région font bien, ce qu’elles pourraient faire mieux, et les défis qu’elle vont devoir relever.
Le premier enseignement de cette année en fonctions est, je veux le dire avec conviction, que l’action
publique locale en Auvergne-Rhône-Alpes a accompli, depuis la création des Chambres Régionales des Comptes au début des années 1980, des progrès exceptionnels. Ce que nous observons aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec les pratiques en cours il y a 40 ans.
Un professionnalisme renforcé
La technicité de la gestion financière s’est considérablement renforcée : en termes de suivi notamment : tableaux de bord, indicateurs de pilotage,analyse prospective — des outils qui auraient paru
inaccessibles il y a une génération. La capacité à monter des projets complexes dans leur déploiement
technique comme dans leurs modalités de mise en œuvre témoigne d’une maîtrise technique réelle. Les
équipes se sont professionnalisées : Directeurs généraux des Services, directeurs financiers, DRH, responsables de commande publique sont aujourd’hui des professionnels formés et expérimentés. La décentralisation a incontestablement réussi sa mission de faire de l’administration locale un outil efficace et réactif
. J’observe également une dynamique croissant d’ouverture vers des acteurs et des techniques du secteur privé. Pour préserver l’argent public tout en répondant aux besoins, nos collectivités s’ouvrent toujours plus à des modes de gestion innovants —infrastructures génératrices de recettes, économie mixte, projets immobiliers comme leviers de développement. C’est dans cette logique d’ailleurs que s’est inscrit le récent contrôle de Lyon Parc Auto, outil majeur de la politique métropolitaine des mobilités,
Ce sont des modes de gestion que nous retrouvons aussi beaucoup dans nos travaux sur les stations de ski avec toutes les problématiques mises en avant dans notre rapport sur leur adaptation au changement climatique, publié il y a deux ans. Nous notons également le dynamisme des organismes de logement social qui depuis des années maintenant, se battent pour trouver des solutions innovantes afin de continuer à construire et rénover au service des plus fragiles de nos concitoyens, et ce malgré les contraintes financières qui sont les leur. Ces modes de fonctionnement hybrides sont au cœur de l’évolution de la gestion publique locale, et il nous appartient, à nous chambre régionale des comptes, de les accompagner par un regard vigilant et constructif.
Attention pour les bonnes pratiques
Je note enfin une attention croissante aux bonnes pratiques de gestion, que nous observons dans nombre de nos rapports: meilleure prévention des conflits d’intérêts, commande publique plus équitable,volonté de désendetter les collectivités pour préserver leurs marges de manœuvre. Tous ces éléments positifs méritent d’être reconnus car la chambre n’a pas pour vocation de chercher les fautes, mais de contribuer à une meilleure gestion publique — et nous nous réjouissons quand elle est au rendez-vous.
Le défi de la structuration administrative
Bien entendu, certains aspects de l’action publique restent à faire évoluer, et je veux les évoquer de la même manière. Le premier défi que nous observons dans nos contrôles concerne la structuration de notre organisation
administrative. La chambre a compétence sur toutes les communes de la Région et sommes attentifs à être
présent partout. Mais c’est une tâche très difficile. Car dans les collectivités de quelques milliers d’habitants— et a fortiori dans les très nombreux villages de 500, 200 ou 50 habitants que compte notre territoire— il est bien difficile de trouver la compétence pour répondre à nos questions. Cela veut dire qu’il est surtout bien difficile de trouver la compétence, en dépit de l’engagement sans faille de milliers d’élus ruraux, pour mettre en œuvre l’ensemble de la complexité réglementaire et technique qui régit l’administration locale : commande publique, obligations comptables,gestion des ressources humaines, normes environnementales, qualité du service rendu.
Mutualiser davantage
Les règles sont pourtant les mêmes pour tous. La réponse existe : c’est la mutualisation, sous toutes ses formes. Mais elle n’a pas atteint aujourd’hui la plénitude nécessaire pour être efficace. Les communes nouvelles se sont créées en nombre limité, certaines se sont même défaites depuis leur création ; les intercommunalités n’ont pas toujours réalisé les transferts de compétences qui auraient permis de réelles économies d’échelle ; des changements attendus comme le transfert obligatoire aux Etablissements Publics de Coopération Intercommunales (EPCI) de la compétence sur la gestion de l’eau au 1er janvier 2026 resteront inachevés. Nous travaillons actuellement sur une enquête thématique régionale sur la gestion de la voirie communale en zone rurale. Avec une question : comment relever le défi de l’entretien à long terme d’un tel réseau, garant de l’accessibilité sur l’ensemble du territoire et de la cohésion territoriale, dans des territoires qui n’en ont pas les moyens techniques et budgétaires ? L’édifice de la coopération locale reste inachevé et donc ses améliorations potentielles en termes financiers et de qualité de service à la population le restent aussi.
Faire mieux avec moins
Faire mieux avec moins, c’est pouvoir assumer d’autres dépenses obligatoires en forte croissance et
préserver la compétitivité de notre économie. Cela implique le courage de faire des choix — abandonner
ce qui n’est plus soutenable, réorganiser ce qui est inefficient. Or nous voyons encore dans nos rapports
que nombre de choix sont encore à faire. Je pense à ces collèges en zone rurale que nous avons
contrôlés dans le cadre du rapport public annuel de la Cour des comptes, qui doivent être fermés faute
d’élèves et donc de qualité de l’enseignement, mais la décision n’est pas prise. Côté école primaire, notre
rapport thématique régional paru en 2025 illustre la même réalité : la baisse démographique, conjuguée à
la nécessité de rénover un bâti vieillissant, impose des arbitrages. Quelles écoles rénover ? Lesquelles regrouper ? Ce sont des questions sans réponse facile, mais auxquelles il faut répondre très vite désormais.
La transition écologique au coeur de l’action
La transition écologique reste au cœur de nos préoccupations et montre le mur d’investissements et
de choix difficiles qui est devant nous. La chambre s’implique particulièrement sur les questions liées à
l’eau, petit cycle et grand cycle, d’un côté disponibilité de l’eau potable et de l’autre prévention des
inondations. Nous conduisons un contrôle conjoint avec la Cour des comptes de Genève sur la gestion
des crises — sécheresses et inondations — dans le Genevois transfrontalier. Nous travaillons sur un
rapport thématique régional consacré à la politique de prévention des inondations, compétence des
intercommunalités depuis plus de huit ans, mais pas encore pleinement prise en compte. Et en 2026, nous engageons des travaux régionaux sur l’accès de nos concitoyens à l’eau potable — en qualité, en quantité
et en prix.
Des choix pour le médico- social
Ce défi du choix, nous le voyons aussi dans le domaine médico-social, axe majeur de nos contrôles cette
année.Les EHPAD de notre région se trouvent dans des difficultés que l’on voit mal se résoudre sans une
réforme structurelle — établissements et soins de ville, gouvernance et financement. Plusieurs facteurs se
conjuguent pour rendre la situation alarmante : baisse de l’attractivité, résidents dépendants nécessitant des soins plus lourds, explosion des coûts salariaux depuis quatre ou cinq ans, absentéisme structurel nécessitant un recours massif à l’intérim, travaux immobiliers qui ne peuvent plus être différés. Ce n’est que par des
aides d’urgence et un soutien quotidien de l’État, des départements, ou des communes lorsque ces EHPAD sont rattachés à des CCAS, que la plupart de ces établissements ont pu survivre ces dernières années.
À cette question s’ajoutent les associations d’aide à domicile, qui ont constitué depuis 2 ans un autre axe
de notre stratégie de contrôle. Leur modèle s’effrite au moment même où la demande explose. Beaucoup
reposent sur des instances dirigeantes composées de volontaires— des personnes de bonne volonté qui se retrouvent à la tête d’organisations brassant des dizaines de millions d’euros, avec des exigences de gestion et de réglementation qui dépassent largement ce que le bénévolat peut absorber. S’y ajoute un modèle salarial qui peine à attirer et fidéliser les professionnels nécessaires, dans un secteur marqué par des conditions de travail difficiles. Là aussi, des choix seront nécessaires.
Cette question du coût salarial touche également l’ensemble des collectivités. Ces dernières années,
l’augmentation des charges de personnel a excédé largement la progression des ressources. Certes une partie sensible est liée à la revalorisation du point d’indice, mais pas seulement. Il s’agit aussi de
décisions conscientes des exécutifs locaux. Nous insistons, rapport après rapports, sur l’importance de maîtriser la masse salariale — non pour réduire par principe les services publics ou contrarier les agents,mais pour ne pas grever les marges de manœuvre nécessaires à l’investissement de demain.
Encore trop de conflits d’intérêts
Parmi les problèmes que nous observons, figure encore trop souvent, malgré les progrès accomplis,
celui des conflits d’intérêts. C’est un sujet délicat, souvent fruit d’une méconnaissance des règles et des
risques plutôt que d’une volonté délibérée de contournement — mais qui expose les élus à des
conséquences pénales et réputationnelles réelles. Un élu dont les intérêts personnels interfèrent avec son
mandat ne peut, par définition, prendre les meilleures décisions pour l’intérêt général. Nos contrôles illustrent
concrètement des exemples de confusion entre activités publiques et privées — dans les décisions
d’aménagement, l’attribution de marchés ou la gouvernance des délégations de service public, en
particulier des domaines skiables.
Respecter les lois et règlements
Dernier point qui reste majeur dans nos contrôles : le respect des lois et règlements. Nous observons encore
trop fréquemment des irrégularités, notamment dans les régimes indemnitaires. Monsieur le procureur
financier a fait référence par exemple à la survivance de treizième mois ou autres primes spécifiques dans les rémunérations des agents des collectivités, dont la légalité n’est reconnue que s’ils étaient en place avant
1984, ce qui est très rarement démontré. La réforme du RIFSEEP aurait pu solder ces situations ; elle n’a pas
toujours été saisie comme telle. La légalité des pratiques, nous la défendons parce que nous vivons
dans un état de droit, mais aussi parce que c’est la condition de l’équité entre collectivités, entre agents, et
pour le contribuable.
L’utilité première d’une Chambre régionale des comptes réside en grande partie dans notre
existence même : le fait que notre pays dispose d’un gardien de la bonne gestion publique produit des effets
vertueux bien avant que nous ne franchissions la porte des collectivités pour venir les contrôler.
De manière générale, notre principal outil, c’est la transparence, et les conséquences que dans une
démocratie les électeurs peuvent tirer de ce qu’ils savent – et savent d’une source sure et indépendante,
et non d’un post Instagram. Nos rapports et nos recommandations sont publics — c’est un choix fondateur et notre meilleur levier d’action.
Des contrôles aux effets concrets
Pour mesurer l’effet de notre action, nous disposons également du rapport de suivi de nos
recommandations : 81 % d’entre elles sont effectivement mises en œuvre dans l’année suivant
leur formulation, ce qui témoigne que nos contrôles produisent des effets concrets sur la qualité de la
gestion publique.
Depuis quelques années, nous disposons également du régime de responsabilité financière des
gestionnaires publics, qu’a évoqué Monsieur le procureur financier. Ce régime peut faire peur — mais
s’il ne faisait pas peur, serait-il efficace ? Il sanctionne à titre personnel les justiciables qui, dans le maniement
de l’argent public, font preuve de grave négligence ou d’irrégularités manifestes commises en conscience.
Les déférés que nous avons transmis à la Cour des comptes ont concerné des collectivités souvent déjà
prévenues lors d’un contrôle précédent, mais qui n’en avaient pas tenu compte. L’engagement de poursuites
n’est pas une fin en soi : notre vœu est d’être entendus en amont, pas d’avoir à saisir le juge, mais lorsque c’est nécessaire, nous le faisons. Notre action s’exerce aussi en lien étroit avec les autorités judiciaires ce qui illustre la
complémentarité de nos missions et la capacité de la chambre à éclairer la justice pénale sur des problèmes
de gestion publique.
La Chambre régionale des comptes doit être une institution utile, au service de la confiance — la
confiance que les citoyens doivent pouvoir placer dans leurs élus et dans ceux qui gèrent en leur nom l’argent public. C’est cette ambition que je porte depuis un an à la tête de cette chambre, et que je partage avec
l’ensemble des magistrats, vérificateurs et agents qui la font vivre au quotidien, et à qui je rends ici un
hommage sincère pour leur engagement sans faille.Je forme le vœu que cette audience solennelle soit encore une nouvelle étape dans la poursuite d’un dialogue fructueux entre notre chambre et l’ensemble des acteurs de la vie publique de notre région — un dialogue exigeant, mais toujours bienveillant, au service de l’intérêt général.


